La théorie de l’impossible

(Suite et fin des articles du 29 septembre et du 2 octobre 2019)

La croissance verte, pour qu’elle ait un sens, doit fonctionner à une échelle globale avec comme seuls objectifs la durabilité, la résilience. Ce qui implique un renoncement à tout ce qui s’oppose à ces critères. Les énergies fossiles, bien sûr, mais aussi l’extraction de certains matériaux, dont les fameuses terres rares. Le nucléaire également, cela va sans dire, mais son impact et ses dangers entrent dans une catégorie à part.

Une économie verte, c’est investir, dans un premier temps et principalement, dans les énergies renouvelables que nos connaissances technologiques actuelles nous permettent d’envisager à court et moyen terme: l’éolien, le solaire, l’hydraulique, l’hydrogène. Détaillons un peu…

L’éolien:

Pour les éoliennes, je ne m’attarderai pas sur l’impact paysagé et sur certaines nuisances sonores (infrasons), ni d’une possible gêne pour une partie de la faune (oiseaux…). Non, si nous devons tendre vers des solutions propres, nous devons accepter quelques compromis.

Mais… des éoliennes, c’est:

Utiliser des matériaux de plus en plus rares pour leur fabrication. Construire des routes d’accès et utiliser des véhicules lourds pour amener le matériel sur les lieux d’implantation. Couler d’énormes quantités de béton pour fixer des mâts hauts de 180 à 220 mètres. Prévoir le démantèlement et le recyclage des installations devenues vétustes… Tout cela, nous ne savons pas le faire sans énergie fossile. 

De plus, l’efficience des éoliennes est tributaire des conditions météorologiques. Leur entretien est pointu et coûteux. Et leur durée de vie est assez courte au regard de l’ensemble de leurs coûts et de leur impact écologique.

Et ce n’est pas tout ! Nos gouvernements proches (Suisse, Allemagne, France) se sont engagés à démanteler, relativement rapidement, nos centrales nucléaires et nos centrales à charbon (pour l’Allemagne), tout en nous encourageant à remplacer nos voitures à essence par des véhicules électriques… 

… Alors, pour compenser ne serait-ce qu’une partie raisonnable (20… 25%?) des énergies fossiles et nucléaires par de l’éolien, combien de ces monstres de 200 mètres de haut faudrait-il ériger? Et où?

Ca ne marchera donc pas! C’est de l’utopie politicienne. C’est de l’hypocrisie!

Le solaire:

Hormis les matériaux rares nécessaires à leur fabrication, les panneaux solaires sont plus discrets qu’une éolienne et sont implantables en une multitude d’endroits. De plus, des progrès assez rapides dans ce domaine laissent entrevoir une technologie sans matériaux rares ; cependant aux résultats décevants pour l’instant.

Mais comme pour l’éolien, l’énergie solaire dépend des conditions météorologiques et, pires encore, du cycle jour/nuit.

Et comme pour l’éolien, quelles surfaces de panneaux solaires seraient nécessaires pour compenser ne serait-ce que 20 à 25% des énergies fossiles et nucléaires? Et avons-nous les matériaux de base en suffisance pour en construire de telles quantités?

Ça ne marchera donc pas!

L’hydraulique:

Génial! De l’eau, une turbine, et voici la fée électricité illuminant nos maisons! Oui… mais ceci seulement dans de rares endroits, à l’échelle de la planète, sans impact trop marqué sur l’environnement. Nos montagnes avec quelques barrages, ok, c’est déjà fait et le potentiel est, semble-t-il, déjà exploité. Nos rivières et fleuves, ça semble possible, mais ces solutions rencontrent beaucoup d’oppositions parmi… les écologistes(?). 

Et dans le reste du monde, nombreux sont les projets pour la construction d’énormes barrages de rétention. Ceux-ci vont impacter, et impact déjà, de façon dramatique les écosystèmes locaux (là, les écologistes ont raisons de nous alarmer), ainsi que l’agriculture et la survie même de villages et de villes moyennes.

De toute façon, pour l’énergie hydraulique, il faut de l’eau. Et même chez nous, certains printemps et étés, des barrages ont de la peine à se remplir à leur niveau maximal. Alors, pour le reste du monde, comment espérer un apport constant et suffisant en eau?

Pour l’énergie issue de l’hydraulique, l’eau est donc trop incertaine à l’échelle de la planète. Il est difficile par conséquent d’évaluer son potentiel, et donc sa réelle plus-value, pour le remplacement des énergies fossiles et nucléaires.

Ça ne marchera donc pas !

Vent, soleil, eau… 

Avec toutes nos connaissances et tout ce potentiel, cela doit pourtant pouvoir fonctionner en améliorant, en panachant et en répartissant judicieusement toutes ces technologies sur l’ensemble de la planète…

Non, pour plusieurs raisons:

  1. La production est irrégulière.
  2. Nous ne savons pas stocker! 
  3. Nous consommons de plus en plus (la croissance…)
  4. … Le tout sans centrales nucléaires, sans centrales à charbon et sans pétrole!

Parce que:

  1. La production des énergies propres est irrégulière, comme expliqué auparavant : conditions météorologiques, cycles jour/nuit, sécheresse… Ce constat n’est pas encourageant et les bonnes idées se trouvent confrontées à de difficiles défis technologiques.
  2. Le stockage de l’énergie est le vrai défi actuel… Nous savons stocker de petites quantités d’énergie pour nos appareils domestiques. Nous savons stocker de l’énergie en moyenne quantité pour nos voitures électriques (qui est un sujet à part entière quant à sa réelle efficience, tant par l’impact causé par la fabrication et le recyclage des batteries, que par l’origine de l’énergie servant à recharger ces batteries). Mais nous ne savons pas stocker l’énergie à grande échelle, pour nos consommations quotidiennes, et nocturnes, lorsque le vent se fait absent, que la nuit est tombée et qu’un été caniculaire a vidé les barrages et asséché les fleuves… 
  3. Et pour couronner le tout, la consommation d’énergie est en constante augmentation… Nouvelles technologies gourmandes en énergie (Internet, bientôt le plus gros consommateur mondial d’énergie, c’est effarant! et qui l’ut crut?)… Pays émergents rattrapant leur retard dans l’utilisation des technologies énergivores… Démographie mondiale en hausse (malgré un petit ralentissement, notamment dans les pays industrialisés)…
  4. Et pendant ce temps-là, nos politiques nous promettent l’arrêt des centrales nucléaires et l’arrêt de l’exploitation des centrales à charbon. Dans le même temps, ces mêmes politiques pénalisent (par des taxes) la consommation individuelle des énergies fossiles, sans pour autant agir contre leur production. Voici un paradoxe assez révélateur des limites de la politique… 

Et l’hydrogène dans tout ça, c’est du pipeau?

Non! Sur le principe, ça semble même être une des solutions les plus prometteuses. La science doit encore affiner le conditionnement et la sécurité des piles à combustible, mais c’est une énergie propre et, de surcroit, inépuisable. Mais, comme toujours, il y a un MAIS… aujourd’hui, la production d’une pile à combustible, pour propulser un véhicule par exemple, demande une énergie importante et des matériaux rares (encore eux!). En fait, c’est même pire que ça, puisque le rendement énergétique d’une pile à combustible est inférieur à l’énergie nécessaire à sa fabrication (ce sujet est très technique, n’hésitez pas à effectuer quelques recherches pour compléter ces infos de base). 

Ça ne marchera donc pas!

Si vous avez intégré tout ce qui précède, il me reste encore un clou à enfoncer: depuis quelques années, les énergies renouvelables prennent de plus en plus d’importance et, pourtant, nous consommons toujours plus d’énergies fossiles! Ben oui… augmentation de la démographie mondiale, pays émergents de plus en plus demandeurs… CQFD!

Voilà le moment de reprendre mon souffle (et vous, le vôtre), car ce n’est pas fini…

Donc… Pour une cohérente croissance verte, et malgré un colossal défi technologique, il nous manquerait juste une vraie volonté et de vrais engagements de la part de nos politiques et des milieux économiques? 

Alors ça tombe bien : ces dernières semaines, j’ai entendu plusieurs gouvernants (Suisse et Français) affirmés qu’ils s’occupaient concrètement de la question climatique et de la production d’énergies renouvelables, que nous devions leur laisser le temps d’agir, qu’il était puéril de sortir dans les rues pour manifester, que le défi climatique est pris au sérieux et que nous devons accorder notre confiance aux milieux politiques et économiques.

Ben… ça ne marchera pas!… 

Explications en mode télégraphique :

  • Les bonnes volontés politiques ne sont pas assez mondialisées alors qu’il nous faut agir vite et globalement. Ouaip… alors qu’en interne les politiques n’arrivent déjà pas à se mettre d’accord…
  • Les taxes, premières mesures prises par nos gouvernements, n’ont qu’un impact positif minime et ne pénalisent, au final, que les moins favorisés. Bonjour l’accroissement des inégalités, au revoir la démocratie.
  • Le bla-bla et les quelques vraies initiatives allant dans le sens d’une croissance verte sont largement écrasés et dominés par les autres réalités économiques.
  • Les grands groupes pétroliers mondiaux, par exemple, ont atteint un tel niveau d’endettement qu’ils sont condamnés à poursuivre leurs investissements dans de nouveaux sites d’extraction de pétrole (conventionnel ou non), ces nouveaux investissements servant à couvrir les pertes des précédents (l’extraction des pétroles non conventionnels n’est pas rentable, ceci touchant particulièrement les États-Unis, et l’extraction du pétrole conventionnel est de plus en plus difficile, donc de moins en moins rentable). Les groupes pétroliers ont atteint un stade où la charge de la dette nourrit la dette, sans retour en arrière possible. Si eux pètent, tout pète! Et ils ne sont pas les seuls à avoir franchi la ligne rouge, ils ne sont qu’un exemple parmi d’autres…
  • Depuis la crise financière de 2008, tous les pays industrialisés vivent sous perfusion. La baisse des taux directeurs adoptée par les banques centrales, avec la bénédiction des gouvernements, devait servir à juguler la crise et relancer l’économie. Ça n’a tellement pas suffi que nous en sommes aujourd’hui arrivés à un drôle d’outil financier qui est l’intérêt négatif. Les gros emprunteurs sont payés pour emprunter! C’est complètement fou, non? Et comme ça ne suffit toujours pas à relancer la machine à une échelle globale, nous sommes englués dans cette situation, cette fois-ci sans plus aucune marge de manœuvre, ce qui ouvre les portes à une nouvelle crise financière aux conséquences sans précédent. 
  • Les États ont profité des taux négatifs pour se surendetter afin de maintenir un équilibre social déjà fragilisé. A la première remontée des taux d’intérêt, ce sera donc la faillite de plusieurs États, et pas des moindres. Sans parler des grands groupes pétroliers, comme expliqué plus haut… Et bien d’autres acteurs économiques qui boiront également la tasse.
  • Mais cette aberration dans notre système financier a aussi fait des heureux. Par exemple, depuis la crise de 2008, le cumul des 500 plus grandes fortunes de France a doublé! Le fossé entre riches et défavorisés qui ne cesse de se creuser est une véritable poudrière, qui occupe à plein temps des gouvernements comme la France, par exemple, pour maintenir un semblant d’équilibre social. Ceci dit, quand tout va dégénérer, certaines grandes fortunes se retrouveront sur le carreau. Mais nous ne pourrons alors pas jouir d’un juste retour des choses, car ce sera le merdier pour tout le monde.
  • Et je n’ai pas encore parlé de géopolitique… Comment se terminera la guéguerre commerciale lancée par le fou d’outre-Atlantique? Où s’arrêtera l’Iran, provoqué par le même fou? Et depuis quelques jours, la Turquie qui en rajoute une couche… La Russie, aux aguets et attendant son heure… La Chine, au développement si rapide qu’un retour de manivelle est objectivement probable. Et j’en oublie…

Dans ces conditions extrêmes, où notre équilibre économique ne tient plus qu’à un fil, la croissance verte ressemble plus à un effet de manche qu’à une vraie stratégie, globale et concrète. Et comme le temps nous manque, comment y croire et faire preuve d’optimisme? Petite piqure de rappel: Il y a 50 ans que nous devions commencer à nous bouger les fesses ! 

Il n’y a donc aucune solution?

Si! Mais je n’en vois qu’une, qui ne plaira pas à tout le monde: 

Tout s’écroule; c’est l’effondrement!… financier, économique, politique et malheureusement social. Ensuite, avec beaucoup de chance, nous échappons au chaos. Et dans ce cas de figure, ben… c’est génial, la croissance verte deviendra naturellement la norme. Elle est pas belle, la vie?

Bon… heu… faut-il encore échapper au chaos…

En résumé de mes trois articles sur la croissance verte:

Je ne crois pas en une croissance verte cohabitant avec l’économie et la politique que nous connaissons aujourd’hui dans le Monde. Je comprends les optimistes qui analysent les choses ainsi, mais nous sommes aller trop loin, trop longtemps. Ces optimistes ne peuvent plus avoir raison.

Une réaliste croissance verte ne sera possible qu’après un effondrement. Ce n’est pas ce que j’aurais souhaité, bien entendu. Mais espérer autre chose est devenu une utopie.

Ce sera tout pour aujourd’hui!

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